Cette question posée par Lance Gunderson et Crawford Stanley Holling (voir ci-dessous note 2) interroge en particulier certains fondements de la science écologique autant que certains discours catastrophistes propagés par les ONG environnementales et amplifiés par les médias. Pour ces chercheurs, auteurs de l’ouvrage Panarchy: Understanding transformations in human and natural systems dont le présent article est tiré,  la réponse est à chercher dans la résilience[1] des écosystèmes et dans les échelles globales de contrôle géophysique de leur évolution.

Pour le comprendre, ils font le parallèle avec les changements géopolitiques en soulignant qu’au cours des dernières décennies des transformations majeures en cascades se sont produites à l’échelle globale. L’effondrement de l’Union Soviétique s’est ainsi propagé bien au-delà de ses frontières dans les pays de l’ancien bloc de l’Est et a reconfiguré les relations diplomatiques avec le reste du monde. L’accroissement de l’interconnexion de millions de gens à travers l’Internet a stimulé la floraison extraordinaire d’expérimentations nouvelles qui touchent le commerce, la science, et la communauté internationale. Les migrations humaines, forcées pour certaines par le contexte géopolitique et initiées pour d’autres par la recherche de nouvelles opportunités, sont à la fois menaçantes et enrichissantes pour l’ordre international.

Concernant le système environnemental global, Gunderson et Holling rappellent qu’il y a eu des changements considérables depuis l’amincissement de la couche d’ozone dans la stratosphère jusqu’au changement climatique qui est toujours et pour longtemps à l’ordre du jour. Des maladies nouvelles ont émergé dans des régions du monde socialement et écologiquement perturbées et se sont répandues à l’échelle planétaire à travers la mobilité croissante des populations. La tragédie du SIDA, son foyer d’origine et sa dispersion à cause des changements sociaux et d’utilisation des terres, est un signal de changements profonds et étendus qui annonce d’autres crises et surprises à venir. De plus en plus de preuves s’accumulent pour indiquer que le changement climatique global a déjà produit un accroissement d’épisodes climatiques sévères qui, combinés avec un développement inapproprié des zones côtières, a causé une hausse dramatique de dégâts matériels et réclamations consécutives aux compagnies d’assurance, et de pertes en vies humaines. D’autres changements plus subtils combinant des forces écologiques, économiques et sociales se produisent à l’échelle globale, comme l’effondrement par exemple de nombreuses pêcheries.

Ces exemples de changement environnemental global indiquent que les différents stress exercés sur la biosphère ont atteint un nouveau degré à cause de l’intensité et l’échelle des activités humaines. Ces activités conduisent-elles à un monde au capital naturel toujours plus appauvri, à des inégalités entre les gens toujours grandes, et de façon ultime à l’effondrement de la société globale actuelle ? Ou bien une telle conclusion est-elle trop hâtive et simpliste ? D’autres projections sur notre avenir indiquent en effet la possibilité que la prévoyance et l’innovation humaines peuvent inverser ces tendances et dessiner des chemins qui soutiennent la diversité naturelle et créent de nouvelles opportunités.

Pour Gunderson et Holling, la raison pour laquelle les écosystèmes ont une remarquable résilience est à rechercher dans les échelles auxquelles les processus (y compris ceux dominés par l’homme) se produisent pour contrôler le système naturel plus global. Dans la plupart des écosystèmes terrestres, les contrôles géophysiques dominent à des échelles plus grandes que des dizaines de kilomètres. A des échelles plus petites que celles-ci, les processus biologiques, interagissant avec les processus physiques et chimiques, peuvent contrôler la structure et la variabilité. Ils produisent des volumes et des modèles d’organisation de la végétation et des sols, par exemple, qui modèrent les extrêmes de température externes, conservent l’humidité et les nutriments, et affectent même le micro-climat et l’enchaînement local des saisons.

maison flottante_romitas_fotolia.com

Il y a aussi les gammes d’échelle où les transformations de l’utilisation des terres par les hommes se passent de telle sorte que l’espace où les interactions contrôlant les plantes et les animaux se déploient coïncide étroitement avec l’espace où les activités humaines interagissent avec le paysage. C’est pourquoi la croissance et le développement des populations humaines sont si inexorablement interconnectés avec la résilience des écosystèmes terrestres.

Les contrôles déterminés par chaque ensemble de processus biologiques structurants à l’intérieur des écosystèmes terrestres sont extraordinairement robustes, et les comportements consécutifs sont remarquablement résilients. Cette robustesse vient de la diversité fonctionnelle et de l’hétérogénéité spatiale des espèces et variables physiques qui modifient les processus clefs structurant et organisant les modèles de fonctionnement des écosystèmes et paysages. Les domaines de stabilité qui définissent le type de système (par exemple une forêt, une savanne, une prairie, une steppe…) sont si grands que des perturbations externes doivent être extrêmes et/ou persistantes pour que le système finisse par basculer de façon irréversible dans un autre état. Sauf sous des conditions climatiques extrêmes, la Nature n’est pas fondamentalement dans un état d’équilibre délicat. Si elle l’était, le monde se serait déjà effondré depuis longtemps.

En conséquence, tant qu’on accepte l’axiome selon lequel il existe un équilibre entre croissance exponentielle de l’utilisation des ressources naturelles et limites écologiques, on tombe inexorablement dans un déterminisme malthusien (mythe d’une Nature en équilibre). A contrario, si on ne voit que la variabilité physique externe et des communautés biologiques s’adaptant passivement à celle-ci, l’hétérogénéité spatiale émerge comme un ingrédient critique pour la persistance dans un monde d’équilibres localement instables (mythe d’une Nature anarchique). Quand, cependant, on voit un rôle structurant et de contrôle dans les biocénoses aux échelles les plus petites et rapides, dans d’autres processus biologiques et physiques tels que des invasions d’insectes, le pâturage par les grands ongulés, ou les tempêtes et incendies aux échelles spatiales et temporelles intermédiaires, et dans les processus géophysiques aux échelles les plus grandes, alors émerge l’image d’une Nature résiliente. Cette image intègre à la fois les principes de régulation par boucles de rétroaction négative d’une Nature en équilibre et ceux d’une variabilité physique aléatoire d’une Nature anarchique, et y ajoute les principes d’auto-organisation et de variation induites par les organismes vivants. Ainsi, à des échelles allant d’une feuille à un paysage, les biocénoses peuvent créer les conditions support aux processus biologiques eux-mêmes.

Dans cette vision d’une Nature résiliente, les outils d’analyse mathématique traditionnelle de la stabilité locale et les raisonnements en termes de comportements proches de l’équilibre ne sont plus pertinents. Les populations biologiques assument des trajectoires dynamiquement instables. Il s’agit alors de se focaliser sur les conditions aux frontières des domaines de stabilité, la taille de ces domaines, et les forces qui les maintiennent. Holling (1973)[2] fut le premier à introduire cette notion de contraste entre résilience des systèmes et stabilité à l’équilibre[3], comme antidote à la vision étroite et statique de comportements fixés d’équilibre et de résistance des populations à des perturbations locales qui a conduit à des concepts aujourd’hui discrédités (même s’ils sont toujours utilisés), comme le rendement maximal durable (RMD) pour les stocks halieutiques ou la capacité d’accueil d’un milieu pour les populations animales terrestres[4].

 

La résilience dans les écosystèmes, les économies et les institutions

Ainsi, si le monde ne s’est pas encore effondré, c’est en partie parce que les systèmes naturels écologiques ont la résilience pour expérimenter de profonds changements et continuer à maintenir l’intégrité de leurs fonctions. L’autre partie de la réponse vient du comportement et de la créativité du genre humain. Les sociétés apprennent, même si elles le font de façon spasmodique. Le changement graduel autant que des transformations extrêmes font partie de l’histoire évolutive de l’humanité. Les capacités adaptatives des communautés humaines ont permis non seulement à celles-ci de survivre et persister de façon passive, mais aussi de créer et innover quand des limites avaient été atteintes.

Il en résulte que nous assistons à une période de transformation dans laquelle la gestion durable des écosystèmes et des ressources naturelles va devoir mieux tenir compte et contribuer à construire la flexibilité politique et sociale nécessaire pour corriger, innover, et s’adapter aux phénomènes environnementaux.

La tâche reste immense, le constat de dégradation globale de la biosphère reste très sévère, mais l’idéologie catastrophiste servant trop souvent de carburant aux ONG environnementales, basée sur le modèle d’équilibre insulaire de MacArthur et Wilson encore enseigné dans les cours d’écologie universitaire (et servant de support principal au raisonnement de Jared Diamond [5] dans son essai « Effondrement »), n’est plus aujourd’hui en mesure d’apporter des réponses réalistes au défi de la crise écologique. Les innovations sociétales nécessaires à sa résolution, qu’il s’agisse des régimes de propriété ou d’administration des biens communs et plus généralement de démocratie et de gouvernance, plus que les innovations en termes de génie écologique et de restauration future des écosystèmes dégradés (qui devront inévitablement se développer), sont en effet les clefs principales à explorer pour sortir d’une approche trop technicienne et gestionnaire de la nature au profit d’une approche beaucoup plus adaptative associant beaucoup mieux l’ensemble des parties prenantes.

Crédits photos – image à la une : ©  lassedesignen_Fotolia.com – image dans l’article : © romitas_Fotolia.com

_________________________________________________________________________________________________________

[1] La résilience d’un système peut se définir comme sa capacité à expérimenter et s’adapter aux menaces et perturbations reçues, en conservant pour l’essentiel les mêmes fonctions, la même structure, les mêmes boucles de rétroaction, et de façon consécutive la même identité. Dans un tel système, la résilience est le résultat d’un processus historique et sa gestion dépendra, en plus de l’héritage du système et de son état à ce moment-là, du type d’intensité de la perturbation et du type de changement nécessaire.

[2] Holling C.Stanley. (2001). Understanding the complexity of economic, ecological   and social systems. Ecosystems, 4: 390-405. Avec Lance Gunderson, il est l’auteur de Panarchy: Understanding transformations in human and natural systems (2002), dont le présent article est adapté et dont vous pouvez en découvrir la pensée dans l’abrégé en français téléchargeable sur cette page.

[3] cf article publié sur ce blog le 24 janvier 2015 : Stabilité et résilience : la métaphore du raft

[4] cf article publié sur ce blog le 31 janvier 2014: RMD, capacité d’accueil du milieu… : le mythe de la nature en équilibre

[4] Diamond Jared (2006). Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Gallimard. (ouvrage paru originellement chez Viking Penguin, 2005, sous le titre : Collapse. How societies choose to fail or succeed).


Leave a Reply

Your email address will not be published.