Coup de théatre dans la gestion des pêches : l’environnement et les interactions entre espèces sont bien plus déterminants dans le recrutement en poissons (c’est-à-dire l’arrivée de jeunes poissons issus de la reproduction atteignant une taille suffisante pour être exploitables dans une pêcherie) que la biomasse du stock de reproducteurs. C’est ce à quoi conclut en 2014 une étude de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) et de l’Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer (Ifremer)[1], mettant ainsi fin à un siècle de débats ouverts par le zoologiste norvégien Johan Hjort[2]. Celui-ci a joué un rôle fondamental dans l’étude scientifique des pêches mais n’avait pu, par manque de données, prouver à l’époque ce qu’il avançait.

Et c’est la vision opposée d’une étroite dépendance stock – recrutement qui a prévalu jusque là dans la gestion des pêches (le recrutement étant attribué plus ou moins directement à l’abondance du stock parental), et qui se traduit encore par le dogme halieutique du Rendement Maximal Durable (Maximum Sustainable Yield en anglais), c’est-à-dire le volume maximal de captures qui peut être prélevé chaque année sur un stock de poissons sans menacer sa capacité de reproduction future (voir mon article RMD, capacité d’accueil du milieu… : le mythe de la nature en équilibre).

Le RMD a été ainsi au coeur des débats de la dernière réforme de la Politique Commune de la Pêche en 2013 qui en a fait son standard[3]. Même si de nombreux chercheurs reconnaissaient déjà que l’environnement pouvait influencer de façon significative cette relation stock – recrutement, il était généralement admis que le risque de faible recrutement augmentait surtout lorsque l’abondance du stock parental descendait au-dessous d’un certain seuil, l’environnement étant considéré selon des conditions moyennes et in fine n’étant pas pris concrètement en compte.

Cette étude vient s’ajouter à d’autres voix discordantes comme celle de Ray Hilborn, de l’Université de Washington à Seattle, qui avait déjà montré en s’appuyant sur les données de 230 stocks halieutiques que la corrélation entre biomasse et productivité n’était pas systématique dans une pêcherie (18 % des stocks seulement étant en cohérence avec le modèle dominant)[4].

Les chercheurs de l’IRD et de l’IFREMER ont ainsi montré, analyse de 211 stocks du monde entier à l’appui, que l’abondance du stock de géniteurs n’est pas le facteur déterminant pour le renouvellement de celui-ci. L’abondance n’intervient ainsi qu’à hauteur de 10 % en moyenne sur les variations du recrutement, qui dépend en conséquence beaucoup plus de l’environnement et de l’ensemble des espèces marines liées entre elles par les chaînes alimentaires : sauf exceptions (comme chez les requins), un poisson pond des milliers à centaines de milliers voire des millions d’oeufs par an, avec une mortalité très forte liée aux prédateurs, à la nourriture, ou encore au climat. Le recrutement en poissons vivant près du fond ne dépend qu’à 5 % de l’abondance des géniteurs, contre 9,6 % pour les grands pélagiques (prédateurs comme le thon, les requins, l’espadon…) et 15,4 % pour les petits pélagiques (sardines, maquereaux, anchois…).

Les auteurs de l’étude concluent ainsi qu’ « il est nécessaire d’évoluer rapidement vers des modèles qui intègrent les conditions de l’environnement et les interactions entre espèces dans l’évaluation et la gestion des stocks halieutiques, comme le suggérait déjà Johan Hjort il y a 100 ans ».

Cette étude pourrait apporter de l’eau au moulin de la compréhension de l’évolution récente du recrutement estuarien de l’anguille européenne, grand migrateur dont la gestion a été presque exclusivement jusque là orientée sur la pêche, professionnelle en particulier, faisant de celle-ci la quasi seule variable d’ajustement des politiques publiques pour la conservation de cette espèce menacée ; sans tenir compte de manière significative des multiples autres impacts sur son cycle biologique en milieu continental (obstacles à la libre circulation migratoire à cause des multiples barrages sur les cours d’eau, disparition de très nombreuses zones humides, pollution des cours d’eau et bioaccumulation de contaminants dans les tissus de cette espèce…).

Alors que les efforts accomplis par les pêcheurs professionnels pour diminuer l’impact de leur activité sur l’anguille peuvent encore difficilement être reliés à cette évolution compte tenu de la durée de son cycle biologique, qui conduit cet animal à quitter le continent pour aller se reproduire en mer à des milliers de kilomètres, les bons niveaux de recrutement de ces toutes dernières années pourraient là aussi être dus principalement aux conditions environnementales, notamment océaniques.

A relativiser toutefois car le déclin des populations d’anguilles européennes Anguilla anguilla (comme celles du nord de l’Amérique du nord Anguilla rostrata) est attribué (au moins pour partie) par différents auteurs à des modifications océaniques justement, comme le ralentissement du Gulf Stream, support de la migration des larves vers les continents[5]. Certains d’entre eux, comme Brian Knights[6], allant même jusqu’à affirmer que la gestion de l’anguille au niveau continental et estuarien n’a aucune influence sur l’évolution globale de la population de cette espèce !…. pour laquelle il ne voit pas de relation stock – recrutement.

En tout état de cause, il n’y a pas que les Shadoks qui prennent (ou se donnent) des coups de massue (voir image à la une de mon précédent article La protection de la nature, une entreprise de Shadoks, 2ème partie) : on assiste ici à la fin programmée d’un modèle de gestion qui s’appuie sur une vision erronée, ou du moins très réductrice, de la nature. Modèle qui ne disparaîtra cependant pas pour autant du jour au lendemain, tant les résistances de ceux qui ont soutenu ce modèle (aussi bien du côté des scientifiques et de ceux qui l’ont enseigné que de celui des organisations de conservation de la nature) seront nombreuses, et tant les politiques publiques risquent de mettre encore plus de temps à intégrer le nouveau paradigme… pourtant déjà centenaire ! On n’a donc pas fini de se marcher sur la tête !

 

Crédits photos – Image à la une : © Richard Carey, Fotolia.com – image dans l’article : © papinou, Fotolia.com

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[1] Cury P., Fromentin J. M., Figuet S., Bonhommeau S. (2014). Resolving Hjort’s dilemma how is recruitment related to spawning stock biomass in marins fish? Oceanography, 27(4): 42-47.

[2] Rice J. & Browman H.I. (2014). Where has all the recruitment research gone, long time passing? Contribution to the Special Issue: « Commemorating 100 years since Hjort’s 1914 treatise on fluctuations in the great fisheries of northern Europe ». ICES Journal of Marine Science, 71: 2293-2299.

[3] Avant le dogme du RMD, la gestion des pêches se faisait en Europe de sorte à ne pas dépasser un certain niveau de mortalité par pêche dite « mortalité par pêche de précaution » qui devait assurer un bon recrutement du stock tout en évitant la surexploitation dite de recrutement. Gestion qui avait pour principal inconvénient d’autoriser des mortalités par pêche élevées pour une abondance du stock faible et des captures in fine limitées (et donc pour des coûts d’exploitation très élevés).

[4] Tripps E. (2013). What really controls the harvest of fish stocks? Marine Science Today, January 17, 2013. [online publication abstract]: http://marinesciencetoday.com/2013/01/17/what-really-controls-the-harvest-of-fish-stocks/ – Hines S. (2013). Potential harvest of most fish stocks largely unrelated to abundance. [online publication abstract]: http://www.washington.edu/news/2013/01/14/potential-harvest-of-most-fish-stocks-largely-unrelated-to-abundance/

[5] Castonguay M., Hodson P.V., Moriarty C., Drinkwater K.F. & Jessop B.M. (1994). Is there a role of ocean environment in American and European eel decline? Fisheries oceanography 3: 197-203.

[6] Knights B. (2013). European eel recruitment and stocks. Alternative views. in IFM Eel Conference, Institute for Fisheries Management, 27 June 2013.


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