Après le mythe de la nature plate…

… le deuxième mythe examiné ici à partir d’une traduction de Gunderson et Holling (“Panarchy : understanding transformations in human and natural systems“, 2002[1]  dont vous pouvez télécharger un abrégé en français sur cette page), est celui (je cite Gunderson et Holling dans ce qui suit ) d’une vision de la nature aux ressources abondantes se trouvant dans des conditions d’équilibre ou en étant très proche (cf figure suivante). Cet équilibre peut être statique ou dynamique. En conséquence de quoi si la nature subit une perturbation, elle va revenir à un équilibre à travers une rétroaction négative, c’est-à-dire par amortissement permettant la régulation du système. Cette nature apparaît comme ayant un pouvoir infini de “pardonner”. C’est le mythe du Rendement Maximal Durable (RMD, ou Maximum Sustainable Yield en anglais) utilisé en gestion des pêches, et celui de la Capacité d’accueil d’un milieu pour la faune sauvage terrestre (utilisé dans les modèles cynégétiques) et même pour l’humanité (avec les politiques malthusianistes prônant une restriction démographique). Il impose un objectif statique à la dynamique du système (retour de la balle vers un attracteur représenté par le fond du trou de la figure ci-dessous). Cette vision de la nature est à la base de prescriptions pour une croissance logistique[2], où le problème est de savoir comment piloter une transition turbulente et menaçante (démographique, économique, sociale et/ou environnementale) vers un plateau correspondant à une limite soutenable.

Représentation du mythe de la nature en équilibre

paysage de stabilité (à gauche), diagramme de phase (au centre) et trajectoire des variables clefs du système au cours du temps (= courbe d’évolution temporelle) à droite – source : Gunderson & Holling, 2002.

 

Dans ce type d’approche, on se base sur l’analyse de la population d’une seule espèce sans tenir compte des interactions constantes avec les autres espèces, ni de l’influence de la décroissance de cette population sur la dynamique de l’écosystème, ni d’une manière générale de l’ensemble des facteurs vivants et non vivants pouvant influencer l’équilibre supposé (et conduire en l’occurrence à un nouvel état d’équilibre, différent de l’état initial, entre la population en question et son milieu). Le mythe de la nature en équilibre est en contradiction flagrante avec une « approche écosystémique coordonnée », telle qu’elle a été préconisée à Nagoya, en octobre 2010, lors de la Conférence des Nations Unies sur la diversité biologique, où celle-ci a été présentée et promue comme un outil transversal et nécessaire, basé sur les 12 principes de gestion (« principes de Malawi ») adoptés 10 ans plus tôt lors de la 5e rencontre des Parties de la Convention sur la diversité biologique.

Qu’à cela ne tienne, ce mythe est la vision de nombreuses organisations ayant un mandat pour réformer la politique globale de l’environnement et de la gestion des ressources naturelles, comme la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’ONU (Commission Brundtland), l’Institut des ressources mondiales (World Resources Institute), l’Institut international d’analyse des systèmes appliqués (International Institute for Applied Systems Analysis), l’Institut international du développement durable (International Institute for Sustainable Development) ou encore la Commission Européenne (où le RMD était l’un des fers de lances des discussions de la dernière réforme de la Politique Commune des Pêches). De nombreuses ONG adhèrent également à cette vision (vous y adhérez vous-même ? Ce fut très longtemps mon cas aussi, ça se soigne, rassurez-vous !). Beaucoup de gens suivant ces prescriptions ou s’appuyant sur des prescriptions semblables contribuent au développement du savoir et à des innovations en termes de politiques environnementales. Ils comptent parmi les forces les plus effectives pour le changement, mais les hypothèses statiques sur lesquelles ils s’appuient peuvent engendrer de grandes surprises et des crises (écologiques ou sociales) qu’ils cherchent pourtant à éviter.

Comme pour le mythe de la nature plate, la vision d’une nature en équilibre n’est pas nécessairement fausse, mais là aussi incomplète, les insuffisances et les lacunes notamment de la théorie de l’équilibre dynamique[3] laissant place au contraire aujourd’hui à d’autres modélisations fondées sur la prédominance des déséquilibres[4] et introduisant le concept de résilience face à des régimes de perturbations.

That’s all folks ![5]

 

Crédits photos – image à la une : Smileus, Fotolia.com – image dans l’article : Fine Art America


 [1] Gunderson L. & Holling C.S. (2002). Panarchy : understanding transformations in human and natural systems. Island Press, Washington–Covelo–London.

[2] c’est-à-dire une courbe ayant une forme sigmoïde (en S, quoi !) commençant par une évolution  exponentielle et diminuant ensuite pour atteindre un plateau, caractéristique d’une croissance amortie.  La qualification de “logistique” a été donnée par le mathématicien belge Pierre-François Verhulst vers  1840 sans que l’on sache vraiment pourquoi ! Inspiré par les théories de Malthus, il cherchait un modèle  d’évolution de population non-exponentielle comportant un frein à la croissance exponentielle ainsi  qu’une capacité d’accueil.

[3] théorie introduite par Mac Arthur et Wilson à la fin des années 60 dont les plus gros points faibles   résident, d’une part, dans la contradiction entre la dynamique supposée par cette théorie en conditions   insulaires (selon lesquelles elle a été construite), et la réaction des biocénoses dans d’autres contextes   non-insulaires (qui sont les plus fréquents dans la nature) ; et d’autre part dans l’absence de prise en   compte des processus évolutifs.

[4]  comme la théorie du Patch Dynamics Concept, introduite à la fin des années 70 et de plus en plus fréquemment utilisée depuis pour comprendre, décrire ou prévoir la dynamique des populations et des   écosystèmes après une perturbation naturelle ou d’origine humaine.

[5] c’est tout pour aujourd’hui, les amis ! (phrase de fin des dessins animés de la Warner Bros).


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