Le désordre, l’incertitude et le chaos au coeur d’une nouvelle approche de la conservation de la nature.

C’est un constat assez facile à faire : malgré tout ce qu’on a pu rabâcher sur « l’état de la planète », l’impasse dans laquelle nous conduit notre modèle de développement, le mur dans lequel on va tout droit et ainsi de suite, il est nécessaire de poursuivre la création d’une conscience environnementale dans toutes les activités humaines (scientifiques, technologiques, culturelles, sociales, économiques…) comme appropriation subjective d’un savoir qui est encore relativement nouveau dans la société (quand je parlais d’écologie au tout début de mes études universitaires, il y a une trentaine d’années, je faisais encore bien rire mon entourage et la plupart des médias n’étaient pas en reste pour ridiculiser à la première occasion les protecteurs « des fleurs et des petits oiseaux » dont le naturaliste que je suis faisait partie). Mais ce savoir, en plus de devoir être critique, dynamique et réflexif (c’est-à-dire s’accompagnant d’une prise de conscience et d’un examen approfondi de la démarche qui a produit ce savoir), doit pouvoir aussi, pour qu’il serve à quelque chose, permettre simultanément de construire des stratégies capables de donner envie d’aller vers la durabilité et la rationalité environnementales. Force est de constater que nous en sommes encore loin, tant ces enjeux environnementaux sont largement perçus (et très souvent le sont de fait) comme des obstacles et des empêchements de tourner en rond.

Il s’agit en fait de créer (ou plutôt de sortir de sa léthargie) une approche de la conservation de la nature basée sur la compréhension et l’appréhension de la multitude des enjeux avec lesquels elle interfère, en travaillant à partir de la transdisciplinarité et la complexité, et en acceptant le désordre, le chaos (au sens que lui donne les physiciens) et l’incertitude comme des parties constitutives de notre champ de connaissances et surtout d’actions. Rien que ça !

 

En finir une fois pour toutes avec les méthodes réductrices et les approches sectorielles déconnectées des réalités des acteurs sociaux

En fait il n’y a là rien de théoriquement bien nouveau ; seulement, force est de constater, là aussi, qu’entre les savoirs intellectuels produits conjointement depuis déjà pas mal d’années par les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales (et a fortiori par les ethnosciences) et la réalité quotidienne des politiques de protection de la nature, le fossé reste encore béant.

A ceci de multiples raisons, mais les principales me semblent être :

  • l’exclusion sociale très fréquente de multiples parties prenantes à la définition-même (au moment de cette définition), et donc à l’appropriation initiale, de ces enjeux environnementaux ; exclusion souvent mâtinée d’un esprit de rivalité malsain à l’égard de ces parties prenantes dont les conséquences potentiellement désastreuses ne se font en général guère attendre (rappelez-vous par exemple le pataquès initial de la mise en oeuvre de Natura 2000 pour ceux qui étaient là à cette époque épique !)
  • la méthode réductrice et analytique qui continue à prédominer dans la science écologique et dans ses applications (où sont passés les propriétés émergentes des systèmes là-dedans ? Envolées !)
  • la division consécutive des savoirs en champs séparés, où les savoirs scientifiques priment de loin sur les savoirs empiriques des autres parties prenantes avec des sentiments de supériorité déplacés, et qui se traduit notamment par des politiques publiques toujours très sectorielles qui empêchent fatalement de capter tous ces objets de connaissances de manière globale et de promouvoir une vision plus large et transversale des phénomènes ou des conflits (et ces derniers risquent bien d’être de plus en plus nombreux et fréquents).

Cette fracturation de la science et des politiques (dont on ne parle pourtant pas d’hier… mais j’arrête là sinon vous allez finir par croire que je suis un vieux schnock !) empêchent concrètement l’émergence d’une approche fonctionnelle de la conservation de la nature et de la durabilité environnementale basée sur les réalités sociales et la compréhension de l’interaction permanente entre facteurs écologiques, économiques et socio-culturels. L’enjeu qui est ici est celui de promouvoir et développer l’écologie comme une science des relations, non pas en continuant à la centrer sur ses aspects exclusivement naturalistes et non-vivants, mais en considérant au même niveau ses aspects socio-culturels (ce n’est pas gagné !).

 

Au lieu d’opposer et figer, penser « multifonctionnalité » et « co-changement »

Cela n’exclut nullement la promotion et la création d’espaces de nature où les activités humaines soient très réduites voire inexistantes. Mais dans ce cas dans une multifonctionnalité de l’espace (nous verrons plus tard comment) où il n’y aurait plus :

  • d’un côté les aires protégées (où l’empreinte de l’homme est au passage dans la plupart des cas très présente et de longue date, regardez par exemple les espaces pastoraux dans les grands parcs nationaux de montagne…),
  • de l’autre les espaces où la nature (entendue sans l’homme même si son empreinte est là quand même !) n’a plus droit en définitive qu’à sa portion congrue, dernière roue du carrosse du paradigme productiviste et péniblement raccrochée à une trame verte ou bleue qui n’existe encore principalement que sur le papier.

Multifonctionnalité dans le temps aussi, car rien n’est plus improbable dans le contexte actuel du changement global que de penser que nous allons pouvoir figer cartographiquement une fois pour toutes les espaces que nous aurons choisis, ici pour ses potentialités naturelles, là pour ses potentialités économiques, sociales ou culturelles, là encore pour une combinaison de ces différentes expressions et potentialités. Cela devrait sérieusement faire réfléchir tous ceux, et j’en ai lontemps fait partie, qui pensent qu’une politique de protection de la nature devrait principalement reposer sur la création et le développement d’un réseau bien établi d’espaces protégés (protégés de l’homme évidemment !). Et plaide plutôt pour la promotion et la mise en oeuvre d’un nouveau paradigme, celui du co-changement, tel que le définit Patrick Blandin[1] par exemple et que Lance H. Gunderson et Crawford Stanley Holling ont magistralement développé dans leur œuvre maîtresse, « Panarchy[2] », dont vous trouverez sur ce blog un résumé à télécharger. On y arrive petit à petit, et d’autant plus vite je pense que peu d’écologues défendent encore les concepts d’équilibre et de climax. Aujourd’hui, les modèles de non-équilibre influencent la théorie écologique et la nature est de plus en plus perçue comme un état de transformations continuelles. Certains changements sont en partie aléatoires et indépendants les uns des autres, tandis que d’autres sont induits par l’homme. Pour le meilleur et pour le pire (comme dans le mariage !), mais pas nécessairement justement pour le pire.

 

Changer soi-même avant de prétendre changer les autres

Et pour qu’advienne ce co-changement, la première chose à changer, c’est nous-mêmes (comme dans la vie de couple !) !

Quand je dis « nous-mêmes », je ne pense pas à tous nos concitoyens à qui on rabâche maintenant dans tous les médias (ou presque !), dès qu’on parle de notre planète que l’on dit bien mal barrée (qui poursuivra pourtant sans souci et dans l’indifférence notoire de notre espèce sa trajectoire à travers le cosmos pendant encore quelques milliards d’années), qu’il faut bien penser :

  • à ne pas laisser couler l’eau du robinet quand on se brosse les dents (en n’étant pas toujours aussi critique et regardant sur les consommations gigantesques de cette ressource dans bon nombre d’activités économiques),
  • à séparer cartons, plastiques et métaux avant de faire ses poubelles (qui finiront pourtant triés ou pas, pour une bonne partie d’entre eux, dans un incinérateur, et qui ne règle en rien la question de la production des emballages et leurs déchets),
  • et à éteindre chez soi la lumière quand on quitte une pièce pour se rendre dans une autre (quand tant d’éclairage public ne sert à rien et que tant de vitrines nocturnes restent elles aussi éclairées chaque nuit sans personne devant pour s’y attarder, et sans les mêmes leçons de morale).

Changeons nous-mêmes avant d’avoir la prétention, sinon l’arrogance, d’expliquer aux autres ce qu’ils doivent faire, ou pire de les endormir avec ce genre de banalités seulement destinées à soulager leur conscience (utiles, certes, mais qui ne remettent en question ni le fonctionnement économique de notre société ni surtout les rapports sociaux entre ses membres). Quand je dis « nous-mêmes », donc, il s’agit bien du monde de la protection de la nature (au sens large) et je m’y inclus dedans : en gros de tous les gens qui ont déjà fortement conscience des enjeux écologiques et qui font leur possible pour améliorer les choses à leur niveau, bénévoles ou professionnels, quels que soient leurs moyens, et de quelque organisation qu’ils soient (d’un organisme de recherche scientifique à une ONG de conservation de la nature en passant par une collectivité, un service de l’Etat, un établissement d’enseignement ou toute autre structure éducative, une société de chasse ou de pêche, un bureau d’études, un service « développement durable » d’une entreprise du CAC 40 ou que sais-je encore… !).

Crédits photos : www.photo-libre.fr

[1] Patrick Blandin. De la protection de la nature au pilotage de la biodiversité (Quae, collection Sciences en questions, 2009).

[2] Lance H. Gunderson & C.S. Holling. Panarchy. Understanding transformations in human and natural systems (Island Press, 2002). Résumé en français en téléchargement gratuit sur ce blog.


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